François Morellet (1926-2016), 40000 carrés, 1987. Sérigraphie sur papier, édition 230/300, 80 x 80 cm. Musée d’arts de Nantes ©Musée d’arts de Nantes, photo. : C.Clos ©Adagp, Paris, 2025
Si l’on vous disait que les pixels sont les héritiers directs des carrés vibrants de Vasarely, vous seriez surpris ? L’exposition Electric Op, présentée au Musée d’arts de Nantes du 4 avril au 31 août 2025, nous plonge dans une généalogie : celle qui relie l’art optique des années 50-60 aux formes d’art numérique les plus actuelles.
En partenariat avec le Buffalo AKG Art Museum (États-Unis), cette exposition mêle expérience sensorielle, réflexion technologique et approche artistique, à travers plus de 80 œuvres réunies autour d’un socle commun : celui de l’Op art.
Quand l’art te regarde autant que tu le regardes
Avant que les écrans ne dictent nos vies et nos gestes, certains artistes s’amusaient déjà à brouiller notre vision. L’Op Art – contraction de « Optical Art » – est un mouvement né dans les années 50, qui s’appuie sur des formes géométriques, des effets de contraste et des illusions de mouvement pour jouer avec notre perception. Pas de narration et peu d’émotion, mais une volonté de stimuler le regard, voir même de le piéger.
Derrière l’apparente froideur de ces oeuvres, on découvre une fascination pour la science, les mathématiques et la technologie – un terrain de jeu qu’adopteront ensuite les artistes vidéo et numériques. Le lien est là : l’art optique a préparé le terrain. Ce qu’Electric Op démontre, c’est que ce langage formel – fait de répétitions – est toujours bien vivant, des pionniers de la programmation jusqu’aux artistes contemporains comme Angela Bulloch ou Ryoji Ikeda.
Répétitions, algorithmes et autres obsessions modernes
Dans cette exposition, il est souvent difficile de distinguer ce qui a été fait à la main, à la machine, ou par un savant mélange des deux. L’artiste devient programmeur, ou inversement. Dès les années 60, Vera Molnar travaille avec des langages informatiques rudimentaires pour générer des formes aléatoires. François Morellet, lui, lit un annuaire pour composer une œuvre selon la parité des chiffres. Michael Noll, ingénieur chez Bell Labs, s’inspire directement de Bridget Riley pour créer ses images générées par ordinateur.
Loin de l’image froide de l’art digital, ces œuvres sont pleines de règles, de jeux et d’humour discret. Elles posent aussi des questions toujours d’actualité : qu’est-ce que l’auteur d’une œuvre ? Quelle part de hasard ou de machine est acceptable dans un processus créatif ? Et surtout : qu’est-ce qui fait œuvre ?

Yvaral (1934-2002), Cristallisation jaune-vert, 1973. Peinture acrylique sur toile, 200 x 200 cm. Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Photo © Paris Musées, musée d’Art moderne, Dist. RMN-Grand Palais / image ville de Paris.© Adagp, Paris, 2025

Leroy Lamis (1925–2010), Construction 31 – II, 1965. Plexiglas, 30,5 x 31 x 32 cm. Buffalo AKG Art Museum. © Estate of Leroy Lamis / L

Georg Nees (1926-2016), Untitled #4 [Sans tiitre n°4], tiré du Siemens Strukturdesign Portfolio, 1970. Impression offset sur papier, 30,5 x 30,5 cm. Courtesy Anne and Michael Spalter Digital Art Collection. © Estate of Georg Nees. Photo : Jillian Freyer

Douglas Coupland (né en 1961), I Miss My Pre-Internet Brain, 2012. Acrylique et latex sur toile contrecollée sur panneau, 91 x 91 cm Courtesy galerie Daniel Faria. © Douglas Coupland. Photo : Image courtesy of the artist and Daniel Faria Gallery

Frederick Hammersley (1919-2009), Bilingual, 1965. Huile sur toile, 129 x 86 cm. Buffalo AKG Art Museum. Photo : Tom Loonan and Brenda Bieger, Buffalo AKG Art Museum

Victor Vasarely (1906-1997), Alom, 1968. Papiers épais sérigraphiés, collés sur contreplaqué, 201,8 x 201,8 x 5,2 cm. Musée d’arts de Nantes. © Photo RMN - Gérard Blot © Adagp, Paris, 2025

Nicolas Schöffer (1912-1992), Chronos 8, 1967. Acier inoxydable, miroirs, moteurs, combinateurs, plateau tournant, circuit électrique, 308 x 125 x 130 cm. Centre Pompidou, Paris, Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-GP / Philippe Migeat © Adagp, Paris, 2025

Karl Gerstner (1930-2017), Lens Picture No. 15, 1964. Lentille de plexiglas montée sur formica peint, 72 x 73 x 18 cm Buffalo AKG Art Museum. © Estate of Karl Gerstner. Photo : Brenda Bieger, Buffalo AKG Art Musuem
Noir, blanc et 0-1 : quand l’art parle le langage des machines
Un carré noir, un fond blanc. Deux opposés qui créent des vibrations intenses pour l’œil mais aussi une belle métaphore du binaire. L’art optique, souvent contraint à la bichromie pour des raisons techniques, devient le miroir du langage informatique basé sur le 0 et le 1. Une contrainte devenue style, puis esthétique revendiquée.
L’installation Black/White/Text de Gary Hill incarne cette filiation : une vidéo hypnotique, où des rectangles et des voix scandées tournent en boucle, explorant les limites du feedback visuel. L’œuvre devient presque vivante. Et même si nous sommes aujourd’hui cernés de millions de couleurs numériques, la binarité visuelle reste un choix fort.
Art, jeux vidéo et expérimentations
Electric Op ne se limite pas à une exposition de tableaux et d’installations. Elle invite à vivre les œuvres, à les expérimenter, à jouer avec. Le Labo, situé au cœur du parcours, permet de manipuler des effets visuels, de tester des illusions d’optique ou de comprendre ce qu’est un pixel en le regardant à la loupe.
Autour de l’exposition, une programmation riche vient prolonger l’expérience : concerts de musique robotisée, installations immersives, performances sonores, jeux vidéo vintage en libre accès… Il y a même une soirée où le public est invité à partager ses morceaux préférés en lien avec le thème. Bref, une exposition où l’on peut bouger, écouter, bidouiller.
Une expo qui interroge notre présent
En regardant ces œuvres, on ne voit pas seulement des figures géométriques ou des algorithmes visuels. On voit aussi une histoire de la perception, une manière de comprendre comment notre regard a évolué avec la technologie.
Aujourd’hui, entre réalité augmentée, IA générative et interfaces toujours plus “fluides”, on pourrait croire que tout a changé. Et pourtant : les artistes numériques contemporains continuent de dialoguer avec les codes de l’Op Art. Parce que la question de la vision – comment on regarde, comment on est influencé, comment on comprend ce qu’on voit – n’a jamais été aussi centrale.
À voir, à vivre, à décrypter
Electric Op est une exposition aussi intelligente que sensorielle, aussi documentée que généreuse. Elle donne à voir, à penser, à expérimenter. Elle réunit des œuvres historiques, mais sans nostalgie, et des propositions contemporaines, sans démonstration de force technologique.
Et peut-être, en sortant du musée, en regardant ton écran de téléphone ou une grille de QR code, tu y verras autre chose. Quelque chose d’un peu plus vibrant.
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